21 Fév 2024

Le Maroc confronté à une pénurie critique de médecins

Un tiers des diplômés en médecine part chaque année à l’étranger, alors que le pays est confronté à un déficit de 47 000 praticiens, selon la Cour des comptes.

Les bancs des facultés publiques de médecine du Maroc sont vides. Depuis bientôt deux mois, la majorité des quelque 24 000 étudiants qui y sont inscrits boycotte cours, stages et jusqu’aux examens du premier semestre, dont le déroulement la semaine dernière a été marqué par un taux d’absentéisme record – jusqu’à 100 % dans certains établissements, selon la commission nationale des étudiants en médecine.

Les grévistes protestent notamment contre la réduction de la durée des études de médecine, qui est passée, à la rentrée, de 7 à 6 ans. « Une réforme mal préparée qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses », assure Imad Hamidine, le président du bureau des étudiants en médecine de Tanger, qui déplore le manque de visibilité entourant le sort réservé au contenu de la septième année de formation, jusqu’alors consacrée aux stages hospitaliers pour les internes à plein temps.

Acté pendant l’été 2023, le resserrement du cursus est censé permettre au Maroc de former davantage de praticiens. Avec 30 000 médecins pour environ 40 millions d’habitants, le royaume affiche une densité de personnel soignant inférieure au seuil critique de 2,5 pour 1 000 établi par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). En 2023, la Cour des comptes estimait qu’il manquait 47 000 médecins dans le royaume et que le déficit atteindrait les 53 000 d’ici à 2035.

Le débat autour de ces carences est une vieille antienne. Ni les rapports officiels, qui alertent régulièrement sur la situation, ni les initiatives gouvernementales, comme celle de l’ancien premier ministre Driss Jettou, qui affichait en 2007 l’ambition de former 3 300 médecins par an dès 2020, n’ont produit de résultats probants. En 2021, 2022 et 2023, seuls 2 100 étudiants en moyenne ont obtenu leur diplôme chaque année. Un nombre jugé « très insuffisant » par les professionnels de santé, qui estiment qu’il en faudrait deux à trois plus.

Déséquilibre géographique

L’inquiétude est telle que le Conseil économique, social et environnemental, dans son dernier rapport annuel adressé fin 2023 au roi Mohammed VI, a fait du manque de médecins un point de vigilance, au même titre que la faiblesse des investissements et la perte du pouvoir d’achat.

La réforme des études en médecine réussira-t-elle à hisser la densité de personnel soignant à 4 pour 1 000 en 2030, comme l’a annoncé le ministre de la santé ? Les praticiens interrogés sont catégoriques : l’objectif est « inatteignable ». Et si tous s’accordent sur la nécessité d’améliorer la couverture médicale, leurs avis divergent sur les mesures à prendre. « C’est bien de vouloir augmenter le nombre des médecins, mais ce ne sera pas suffisant pour réduire les inégalités de soins dans le pays », prévient l’infectiologue et économiste de la santé Jaafar Heikel, qui insiste sur la répartition inéquitable des médecins au Maroc : les trois quarts se concentrent dans les zones urbaines, quand le milieu rural est déserté.

Ce déséquilibre géographique n’est certes pas propre au royaume, mais il est aggravé, selon Jaafar Heikel, par une législation qui interdit la mobilité dans le pays et qu’il juge « archaïque ». « Aujourd’hui, un médecin à Rabat n’a pas le droit d’exercer à Casablanca, même un jour par semaine, à moins de fermer son cabinet, explique-t-il. C’est comme si un médecin à Paris ne pouvait pas exercer à Lille, ça n’a pas de sens. Si on facilitait la mobilité des médecins à l’intérieur du Maroc, on pourrait combler rapidement des déficits dans certaines spécialités, en fonction des besoins dans chaque territoire et en coordination avec les autorités de tutelle. »

L’augmentation souhaitée du nombre des médecins risque également de poser un problème en amont : celui de l’accueil des étudiants. Longtemps réservées aux principales agglomérations du pays, des facultés publiques ont ouvert en 2023 dans des villes moyennes, comme à Errachidia, Beni Mellal et Guelmim, mais le le taux d’encadrement des enseignants au plan national est considéré comme « trop faible ».

Une « fuite des cerveaux »

Une partie du corps médical appelle par ailleurs de ses vœux à élargir les terrains de stage des étudiants, qui sont restreints aux centres hospitaliers. « Pourquoi ne pas les étendre à des établissements privés, qui ont souvent plus de moyens ? Cela permettrait de mieux répartir le nombre des étudiants et d’assurer des stages de plus grande qualité », relève Rachid Choukri, le président du collège marocain de médecine générale.

Plus largement, les conditions de travail des médecins de santé publique interrogent. Chargée de définir les réformes à mener pour réduire les inégalités dans le pays, la commission spéciale sur le modèle de développement avait souligné dès 2021 le besoin d’une meilleure valorisation des métiers de la santé. L’instance affirmait que leur rémunération « ne favorise pas la motivation au sein de l’hôpital public ». « Un jeune résident contractuel dans un CHU touche environ 800 euros par mois. En fin de carrière, après trente ou trente-cinq ans d’exercice, c’est autour de 2 500 euros. En France ou en Allemagne, il toucherait trois ou quatre fois plus », confie Loubna El Mansori, qui exerce à Tanger.

En creux pointe le phénomène des diplômés en médecine qui partent chaque année à l’étranger. Une « fuite des cerveaux » selon le sociologue Hicham Jamid, auteur d’une thèse sur les migrants hautement qualifiés. La fondation des enseignants médecins libéraux évalue leur nombre « entre 600 et 700 », jusqu’à un tiers des praticiens formés annuellement au Maroc, « alors que nous avons besoin de ses ressources », alerte Jaafar Heikel.

C’est principalement l’Europe qui capte ces diplômés. En 2017, le conseil national de l’ordre des médecins en France indiquait que près de 1 200 médecins marocains diplômés au Maroc étaient inscrits au tableau de l’ordre – aucune donnée plus récente n’est disponible. Dans une étude publiée en 2021 par la revue European Journal of Public Health, un sondage auprès d’étudiants marocains en dernière année de médecine révélait que 70 % d’entre eux avaient l’intention de quitter le royaume.

Dans ce contexte, les récents propos du premier ministre français Gabriel Attal, qui a annoncé fin janvier nommer un émissaire « chargé d’aller chercher des médecins à l’étranger » pour répondre au manque de blouses blanches en France, ne sont pas passés inaperçus. Interrogé sur une radio marocaine, l’ancien directeur d’un CHU a souhaité que le départ de médecins marocains ne soit plus une hémorragie pour le pays, mais une opportunité pour leur permettre de se spécialiser avant qu’ils ne reviennent au Maroc « avec une vraie valeur ajoutée ».

lemonde.fr

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